Problème : prenez un cachet effervescent, bien blanc, bien lisse, sans odeur ou presque, à peine une légère fragrance d’agrume. Jetez-le dans un verre d’eau, eau du robinet ou eau minérale à votre convenance, et racontez ce qui se passe. Vous avez une heure trente.
Marcel, en découvrant l’exercice, eut un grand moment de solitude. Que dire d’un comprimé qui va fondre doucement dans un verre, en dégageant de petites bulles, sans doute porteuses du principe actif du médicament. Faisaient-elles du bruit, ces petites bulles toutes rondes, différentes d’autres bulles parfois plus longues, moins gracieuses ? Il écouta attentivement. En effet, les bulles gazouillaient, de moins en moins fort au fur et à mesure que le cachet fondait. En même temps, un léger dépôt blanchâtre apparaissait sur les contours du verre, là où l’eau s’arrêtait. On pouvait y voir une strate géologique, comme on en observait sur des coupes de sols, qui laissaient apparaître les différentes couches sédimentaires constituant notre plancher des vaches. Sauf qu’ici, il n’y avait qu’une seule couche, et le vide en dessous, un vide transparent qui ne cachait rien, et qui nous attirait. Marcel imaginait qu’en traversant cette unique strate, on se trouvait plongé dans un vide abyssal, et dans une chute éternelle. Ce plongeon au milieu des bulles rondes ne devait pas être commun. Ces bulles devaient chatouiller les parties sensibles du corps, entrer dans le nez, la bouche, les oreilles, et chatouiller encore. Et peut-être, si elles contenaient de l’air, permettaient-elles de survivre à cette plongée dans l’infini. Marcel sourit. Finalement, il s’en passait sans doute de belles dans un verre où fondait lentement un cachet effervescent. Il en était là de ses supputations quand tout à coup le vide abyssal du verre l’attira avec une force à laquelle il fut incapable de résister, et il tomba dans le liquide gazouillant. Il s’attendait à couler rapidement, lui qui ne savait pas nager, mais les bulles le maintinrent à la surface. Il flottait sans effort, et ses narines s’emplissaient d’un parfum très léger, un peu piquant quand les bulles explosaient autour de lui. C’est alors qu’il aperçut, un peu plus bas, le cachet blanc qui se désagrégeait petit à petit. Que devait-il faire, le sauver d’une mort affreuse en le ramenant à la surface et en le projetant hors du verre, l’aidant à s’échapper de ce réceptacle gazeux qui se transformait pour lui en tombeau au fur et à mesure que le temps passait ? Il plongea et s’approcha du comprimé. Il voyait peu à peu ses flancs se racornir, se creuser, comme si toutes les bulles prisonnières avaient trouvé la clé de la lourde porte qui les incarcérait, et s’échappaient maintenant avec de petits cris de joie. Il chercha des signes de détresse émanant du cachet, mais il n’en trouva aucun. Celui-ci semblait indifférent, voire même heureux de délivrer ces petites bulles, comme une mère délivre son enfant sur la table d’accouchement. Il crut voir un clin d’œil, suivi d’un sourire, venant de cette mère porteuse qui rétrécissait à vue d’œil, semblant contempler une dernière fois, avec satisfaction, les fruits de ses entrailles qui allaient bientôt accomplir leur mission première et dernière : soulager le mal de tête d’un cadre supérieur surmené. Marcel y vit comme un signe divin de la réincarnation, à moins que ce ne fût qu’une suite générationnelle banale.
Bientôt, le cachet rendit son dernier soupir. Il était parti, comme ces bateaux qui disparaissent mystérieusement dans le triangle des Bermudes, parti seul, après avoir confié à son équipage le secret du sens de leur naissance, et de leur mission. A ce moment, l’odeur citronnée qui flottait dans le verre lui sembla plus douce. Il crut percevoir un parfum d’épices au milieu d’une dominante Vitamine C. Il ne put résister, ouvrit la bouche, et laissa entrer sur sa langue une petite bulle qu’il croqua avec délectation. Surprise : elle avait un léger goût de noisette.
Tout à coup, Marcel se sentit soulevé brusquement par il ne savait quelle force. Il ouvrit les yeux, ce qui l’empêcha de continuer son voyage et le ramena sur la terre ferme. Il les referma aussitôt, mais c’était trop tard. Il était descendu du verre, et il voyait une main qui lui paraissait énorme approcher le récipient d’une bouche grande ouverte, et le pencher peu à peu pour avaler toutes ces petites bulles. Elles semblaient follement s’amuser, comme glissant sur un toboggan géant. Dans un effort désespéré, il voulut s’accrocher au fond du verre, pour remonter dedans, en l’escaladant, mais ses doigts glissèrent sur la paroi lisse. Il ne put qu’imaginer la suite : les petites bulles partant à l’assaut du mal de tête, empruntant les boyaux très étroits menant à la cible, le cerveau, et plus particulièrement le lobe frontal qui souffrait et annihilait toute volonté d’aller travailler. Il imagina le combat naissant, les bulles profitant de leur nombre pour attaquer de toute part, devant, derrière, sur les côtés, cet amas hideux qui bloquait le travail des synapses. Comme des spermatozoïdes essayant d’entrer dans l’œuf originel, chacune essayait de se frayer un passage pour faire exploser de l’intérieur cet empêcheur de réfléchir en rond. A force de courage et de persévérance, elles finissaient par y arriver, mais y laissaient toutes leur peau. Le savaient-elles en partant ? Et savaient-elles que demain le même combat serait à mener par d’autres ? Eternel recommencement de la vie, réincarnation ou renouvellement des générations ?
Soudain, Marcel aperçut dans un coin un petit objet qu’il n’avait pas remarqué jusque-là : le tube de comprimés. Il semblait anxieux, tendu, mais n’en voulait rien laisser paraître. Il était lisse, couvert d’inscriptions indéchiffrables, et s’était condamné à rester à l’écart de tout, en attendant d’être lui-même mis au rebut, à moins qu’il ne soit recyclable, ce qui pouvait lui donner une nouvelle vie. Toujours ce cycle de réincarnation ! En plus d’être lisse, il était vide. Le cadre supérieur surmené ne tarderait pas à s’en apercevoir, et il regarderait alors avec insistance la poubelle, signe qu’il allait se débarrasser d’un objet devenu inutile. Marcel le regarda avec attention. Le tube parut soudain se redresser, fier d’avoir porté tous ces comprimés, toutes ces petites bulles qui œuvraient pour le bien et la santé de l’humanité. En même temps, un autre sentiment transpirait derrière cette façade lisse et joyeuse : de la tristesse. Marcel ouvrit les yeux pour de bon cette fois. Son mal de tête de cadre supérieur surmené allait beaucoup mieux, grâce à ce cachet porteur de petites bulles qui soulagent. Il prit le tube dans sa main, le souleva et regarda à l’intérieur. Il y vit un peu de liquide : comme une larme. Il décida de ne plus jeter les tubes, et commença à en faire collection.
Philippe Masse
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