A Theuville aux Maillots, on n’avait pas vu si importante foule depuis longtemps. Il faut dire que l’évènement était de taille. On allait inaugurer la nouvelle flèche de l’église du village, qui était tombée lors de la dernière tempête et s’était brisée en mille morceaux. A l’époque, les 600 habitants de la commune étaient restés abasourdis. Aucun n’aurait pu imaginer une telle chute, tant cette flèche, toute de pierre ciselée, qui avait résisté au temps qui passe, semblait indestructible. Et chacun s’était promis de fêter le retour de ce symbole qui faisait la fierté de la commune, et que l’on voyait de très loin quand on empruntait la départementale 6 qui longeait le village.
Ce jour était arrivé, et le conseil municipal avait voulu lui donner un relief particulier. Chacun avait cherché une idée, pour marquer l’évènement, pour faire de cette journée une date qui compterait dans l’histoire de la commune. Le 1er adjoint avait proposé d’organiser une course cycliste, bien dotée, avec tous les cadors de la région, mais ce n’était pas assez spectaculaire pour les autres élus. D’autres idées avaient surgi, foire à tout, bal populaire, concours de boules, de manille coinchée, poule aux dominos, loto géant, mais on sentait bien que l’enthousiasme n’était pas partagé. Que faire ? Le maire, comme par inadvertance, avait trouvé la solution, face à l’église. Il avait suivi les travaux de réinstallation de la flèche, et il la regardait maintenant, quotidiennement, le nez en l’air, scrutant les cieux immaculés d’un bleu azur en cette période. Sa nuque en souffrait, et il lui fallait de temps en temps décontracter ce cou endolori, par un mouvement de va et vient de gauche à droite de la tête. La flèche était le point culminant de la commune, 42 mètres de hauteur, suivi de près par le château d’eau, 41 m 65 exactement, installé à la sortie du village, soit à 300 bons mètres de l’église à vol d’oiseau. Dans son mouvement d’assouplissement, de gauche à droite, le maire avait alternativement l’église, puis le château d’eau, l’église puis le château d’eau, etc., dans son champ de vision. Jacques Plésant, maçon de son état, maire de la commune depuis 2 mandats, c'est-à-dire près de 12 ans, eut tout à coup une soudaine inspiration : Et si on réunissait ces deux points culminants par un câble. Et si on demandait à un funambule de venir marcher dessus, d’effectuer la traversée entre les deux ? Entre l’église et le château d’eau ?
Jacques Plésant avait réuni derechef ses 4 adjoints et le reste des conseillers municipaux, qui trouvèrent l’idée formidable. Maintenant, restait à tendre le fil et à trouver le funambule. 2 semaines, cela suffirait-il ? Pas de temps à perdre ! Le 1er adjoint se souvint qu’à la télévision, il avait vu un funambule faire la traversée entre deux tours, du côté de Paris. Peut-être pouvait-il le retrouver ? Il allait s’en occuper ! Le maire, de son côté, proposa de contacter la DDE pour obtenir la pose du câble d’acier entre les deux édifices. « Pourvu que la Préfecture ne fasse pas obstacle… » pensa l’édile avec inquiétude. Mais la Préfecture n’avait pas fait obstacle, au contraire, et avait même annoncé officiellement la présence du Préfet en personne lors de l’inauguration de la flèche, qui promettait un si beau spectacle.
De son côté, le 1er adjoint avait remonté la filière jusqu’au funambule. Il avait retrouvé la chaîne qui avait diffusé les images, et lui avait donné les coordonnées de l’agent de ce dernier. Le 1er contact avait été délicat, car la somme demandée pour l’exhibition dépassait de très loin les possibilités de la commune. « Où et quand ? » avait fini par demander l’agent. « Le 15 juillet, à Theuville-aux- Maillots », avait répondu l’adjoint. « Je lui pose la question, mais n’y croyez pas trop avec le budget que vous avez. » Il avait raccroché, et pensait déjà à une solution de substitution quand, 3 jours plus tard, le funambule l’avait rappelé : « J’accepte, c’est un défi que je me lance, payez-moi ce que vous pourrez, mais je ne le fais pas pour de l’argent dans ce cas présent. »
Le jour J était fixé demain. Et aujourd’hui, le conseil municipal au grand complet attendait sur le quai de la gare l’artiste qui allait défier le vide. L’annonce de l’attraction avait été annoncée dans les journaux locaux et même au-delà, et la foule serait nombreuse. La présence du Préfet ajoutait du prestige à ce spectacle futur, et une partie des spectateurs viendrait aussi pour cela. A 12 h 30, le train arriva enfin. Peu de voyageurs s’arrêtaient ici habituellement, mais cette fois le quai s’emplissait d’une foule inhabituelle, la plupart sacs au dos et cherchant un endroit où planter la tente pour la nuit. Il fallut attendre un bon moment avant que le quai ne se vide, et que notre homme ne sorte d’un wagon. Le conseil municipal vit soudain apparaître, d’une voiture de 1è classe un homme grand, très grand, et maigre, très maigre. Il ressemblait au fil sur lequel il allait marcher le lendemain. Ses bras étaient longs, ses jambes immenses. Il était très pâle, mais sa poignée de main fut très ferme, comme celle d’un homme qui s’entretient, entraîne son corps pour rester en forme et chasser le poids superflu. « Bonjour, Pierre Dessimes, ravi de vous rencontrer. » Derrière ces mots prononcés avec un sourire crispé, les conseillers municipaux et le maire ne sentirent aucune chaleur, peut-être une gêne ! Ah, ces artistes, toujours à fleur de peau ! Maintenant, le funambule voulait reconnaître les lieux, s’assurer que tout avait été organisé selon les directives qu’il avait transmises à la DDE. Bien sûr, trois de ses hommes avaient supervisé l’installation, vérifié, testé le filin. Lui venait valider, et il avait suffisamment d’expérience pour le faire à la vue uniquement. Il décida de monter en haut de la flèche, pour s’approprier l’espace, la hauteur, le paysage qu’il allait traverser le lendemain.
Arrivé là-haut, c’est le souvenir de son départ qui l’assaillit en premier. Il était né dans ce village, plus précisément à l’hôpital tout proche de Fécamp, et y avait vécu jusqu’à l’âge de 20 ans. Il avait aimé cette existence campagnarde, mais le collège à Fécamp, puis le lycée au Havre l’avait ouvert à un autre monde. Son avenir n’était pas au village, sauf à devenir agriculteur ou commerçant, et à épouser la fille d’un paysan. En terminale, Pierre avait vécu une expérience étonnante. Une des élèves du lycée était montée sur le toit de l’établissement, et avait menacé de se jeter dans le vide. Comme mû par une force invisible autant qu’incontrôlée, il était à son tour monté au sommet du bâtiment, et avait raisonné cette jeune fille dont, au premier regard, il était tombé amoureux. Coup de foudre réciproque qui s’était soldé par un mariage trois ans plus tard. Et découverte par Pierre de son attirance pour les hauteurs, de son absence de vertige et de la voie dans laquelle il voulait s’engager : marcher sur le vide.
Bien sûr, au village, on l’avait pris pour un fou furieux, quand on ne l’avait pas moqué ouvertement, lors de ses premières expériences sur une corde, d’abord à 20 cm du sol, puis 50, puis 1 mètre, 2 mètres, 5 mètres. Il progressait à vue d’œil, avec une facilité qui inquiétait des villageois incrédules. « Mossieur veut prendre de la hauteur, Mossieur se croit au-dessus des autres, » et les rires fusaient. Dégoûté, il avait abandonné ce lieu tant aimé et aujourd’hui tant honni ! Sa dulcinée, adorablement nommée Marylin, comme celle d’Hollywood, l’avait suivi. Aujourd’hui, 20 ans après, c’était le grand retour ! Il l’espérait triomphal. Il se demandait si quelques anciens allaient le reconnaître. Depuis son départ, il avait pris un nom d’artiste. Mais avait-il changé physiquement ? Lui se sentait toujours le même. Il verrait bien.
Dimanche, 9 heures, les premiers amateurs de sensations fortes commençaient à converger vers la place du village, au pied de l’église, qui peu à peu s’animait. Pierre Dessimes n’était pas encore là. Il s’était entraîné tard hier soir, à la lueur de puissants projecteurs, quand tout le monde était parti dormir. Il ne voulait pas qu’on le voit sur le fil avant son exhibition prévue le lendemain, à 11 h, après la messe. Il avait pu jauger la fermeté du câble, sa résistance aux rafales du vent. Il avait réglé son balancier, poids et contrepoids, à partir de ses sensations sur le fil. De nuit, avec les projecteurs, le village lui avait paru plus grand que dans son souvenir, et les reflets d’ombre et de lumière lui conféraient une beauté qu’il n’avait jamais soupçonnée jusque-là.
Satisfait, il était rentré se coucher, il avait prévenu qu’il n’arriverait le lendemain que vers 10 h 30 sur les lieux de son futur exploit. A 10 h, la cloche de l’église annonça le début de la messe dominicale. Quelques villageois pressés et recueillis s’engouffrèrent sous le porche, suivis par quelques touristes souhaitant assister à l’office ou tout simplement visiter les lieux. Mais le gros de la foule resta dehors, attendant le funambule avec patience. Quand il arriva, un murmure parcourut l’assemblée. Pierre Dessimes crut percevoir dans certains regards la même incrédulité que celle qui l’avait poussée à partir du village, des doigts pointés, des mains devant la bouche qui semblaient signifier que certains le reconnaissaient, sans être tout à fait sûr que ce soit le jeune homme qu’ils avaient connu il y a plus de vingt ans maintenant. Très pâle, vêtu d’un juste-au-corps noir, il salua rapidement les spectateurs présents et monta au poteau menant à la flèche de l’église. Tout à coup, le silence se fit.
Pierre Dessimes est maintenant sur la petite plate-forme qui fait face au câble. Son balancier dans les mains, il le soupèse, en vérifie une dernière fois l’équilibre, puis il s’élance. Son pied, chaussé d’une pantoufle noire, glisse doucement sur le filin. Il fait ainsi plusieurs pas, sans effort, et parcourt les dix premiers mètres. Il voit la foule en dessous de lui, et le château d’eau en face. Il contrôle sa respiration sans difficulté, comme il a appris à le faire pour maîtriser son émotion face au danger qu’il affronte à chaque représentation. Très concentré, il essaie de ne pas penser à son passé dans ce village, mais peu à peu sa concentration se relâche, et des images anciennes lui reviennent en mémoire : ses parents, qui l’ont soutenu dans son combat, car c’était devenu un combat contre les villageois, et qui sont morts dans un banal accident de la route, en venant assister à une de ses premières exhibitions, trois ans après son départ du village. Comme il aurait voulu qu’ils soient là ! Instinctivement, il les a cherché dans la foule, espérant il ne savait quoi. Une rafale de vent un peu plus forte le déstabilise un moment. A l’aide de son balancier, il rétablit son équilibre. La foule a poussé un « Oh » inquiet, puis a applaudi. La marche en avant continue. Pierre a chaud. En cette fin de matinée, le soleil tape déjà fort, et bien que vêtu légèrement, il sent une légère transpiration gagner certaines parties de son corps. Mais son pas reste sûr sur le filin. Il sait gérer la pression inhérente à chaque traversée. Mais cette fois, la situation est un peu spéciale. Il tient sa revanche, face à tous ceux qui l’ont méprisé, pour effacer une période difficile de sa vie, qui le poursuit encore aujourd’hui. Il pense à Marylin, qui n’a pas souhaité l’accompagner, lassée de ses combats d’arrière-garde contre lui-même et son passé. Elle l’a soutenu au début, a été compréhensive ensuite, puis a fini par être agacée devant son impossibilité de dépasser ces évènements qui pourtant ont été fondateurs pour lui, sans lesquels il ne serait pas devenu ce qu’il est. Lui-même ne savait pas pourquoi il n’arrivait pas à passer l’éponge, et quand il avait reçu de son agent la proposition de son village natal, il avait enfin compris : il avait la reconnaissance nationale pour ce qu’il faisait, mais il lui manquait la locale, la villageoise, celle de ceux qui l’avaient vu grandir et à qui il avait tant à prouver. « Ce n’est pas mon combat, c’est le tien », lui avait soufflé Marylin avant qu’il quitte le domicile. Cela l’avait contrarié ! Il avait senti que son couple était en jeu. Cette pensée le fait vaciller. Mais il ne doit pas y penser, pas tout de suite. Mais il n’y arrive pas ! Un pas hésitant sur le filin le rappelle à la réalité. Il doit se reconcentrer. Il s’arrête une nouvelle fois. La foule en dessous est toujours aussi silencieuse. Des bouches sont grandes ouvertes. Pierre regarde devant lui. Pour la première fois, il craint de baisser les yeux, pour voir la foule toute petite, faite de points minuscules agglomérés à certains endroits, laissant vide l’espace sous le câble. Tout le monde retient son souffle. Un enfant crie un encouragement. Pierre Dessimes semble danser sur le fil, puis retrouve son équilibre. Il décide de s’asseoir sur le câble, pour retrouver ses esprits. C’est sûr, s’il réussit la traversée, il sauvera son couple, car il aura colmaté le trou qu’il n’a jamais réussi à combler jusqu’à présent. Et la vie pourra reprendre comme avant, comme au début. Après quelques minutes, il remonte sur le filin, et reprend sa marche en avant. Il a parcouru la moitié du parcours, et maintenant il s’accroche à son défi, qu’il doit réussir devant ses anciens voisins, amis mais aussi ennemis. Son pas redevient plus ferme. Il regarde en bas la foule avec un air décidé, son vertige passager a disparu. Il marche maintenant d’un pas décidé. Et plus il avance, plus il va vite. Il se met à courir sur le filin, ce qu’il n’a jamais fait jusque-là. Quelqu’un parmi les spectateurs s’exclame, croyant qu’il se met à voler. Personne n’a plus peur, tous savent que cette traversée va se terminer sur une bonne note, sur un succès. Le funambule n’est plus qu’à une dizaine de mètres de son point d’arrivée. Une dernière fois, il s’arrête, se tourne vers les spectateurs, et salue. Puis il rejoint l’autre plateforme du côté du château d’eau. Il redescend lentement. La foule applaudit à tout rompre. Lui tente de rester d’un calme absolu quand il rejoint le plancher des vaches, mais il ne peut cacher un sourire qu’il n’avait pas en arrivant. Dans la foule, tout à coup, un homme le reconnait. « Tu es le fils Gauthier, celui qui voulait devenir funambule. Tu as réussi ! » « J’espère que le spectacle vous a plu », répond-il poliment. « Excusez-moi, mais je dois repartir très vite, quelqu’un m’attend avec impatience, enfin je l’espère », ajoute-t-il, avant de quitter les lieux. Aujourd’hui, on parle encore de son sourire dans les chaumières.
Philippe Masse
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