Près de 6000 personnes, aussi bien du public que du privé, ont répondu au questionnaire, élaboré par Radio France en 2011, composé de 76 questions réparties en douze thèmes. Parmi elles, plus de 2500 ont commenté leurs réponses, raconter leurs histoires, satisfactions, déboires, attentes, déceptions. Les résultats, même s’ils ne sont pas représentatifs de la population française (beaucoup plus de bac + 2 dans l’enquête que dans les échantillons habituels, femmes sensiblement plus nombreuses), donnent un paysage du travail en France qui confirme sur bien des points d’autres enquêtes, officielles celles-ci. Les auteurs(1) sont journaliste, sociologue, philosophe et psychiatre.
Je t’aime, moi non plus ! C’est le premier des résultats de l’enquête, qui montre tout le paradoxe du rapport au travail des français. 55 % sont contents d’aller travailler le matin, 67 % évoluent dans une bonne ambiance, 46% ne s’ennuient jamais, 47 % continueraient à travailler même s’ils n’avaient pas besoin financièrement. Et pourtant, 75 % plébiscitent les 35 heures, 50 % disent ne pas avoir une meilleure situation que leurs parents et 60 % pensent que la situation de leurs enfants sera moins bonne que la leur. Surprenant, quand on sait que les CSP + (2) sont surreprésentées dans l’échantillon Radio France (67 %, alors qu’ils ne pèsent que 12 % dans la population), et qu’ils affirment une satisfaction plus élevée dans les sondages en matière de bonheur au travail (80 % minimum). Glissement progressif vers le déplaisir, le désenchantement, la souffrance, qui confirmerait ce qu’Yves Clot, dans un précédent ouvrage (voir DF n° 13, Kiosque) avait déjà perçu de la très grande exigence des français vis-à-vis du travail, où ils s’impliquent plus que nos voisins européens : « plus de 50 % des français estiment que le travail est nécessaire pour développer pleinement ses capacités, contre seulement 20 % des britanniques, par exemple ». Cet attachement à la qualité du travail, quand il est déçu, incite à désinvestir sa vie professionnelle.
Qualité ou souffrance
48 % définissent le travail idéal comme permettant de « continuer à apprendre », 40 % comme donnant « l’impression de réussir quelque chose ». Est-ce pour cela que 75 % des répondants veulent « un métier épanouissant » pour leur enfant. Doit-on entendre, en creux, que le leur ne l’est pas, ou ne l’est plus ? Les témoignages qui accompagnent l’enquête, et les pourcentages révélés par celle-ci vont dans ce sens. Ils révèlent que la principale difficulté ressentie au travail est « l’absence de perspective en termes d’évolution de carrière et d’emploi (48 %). Le manque d’effectifs (38 %) et l’obsession de la rentabilité (35 %) ne sont pas loin derrière. Et si l’on entend peu la souffrance de « type ouvrière », cadence, monotonie, bruit, c’est qu’ils sont peu nombreux dans l’échantillon de Radio France. Plus de 27 % des sondés sont « fatigués ». Pour 24 %, « c’est dur mais j’y arrive ». 5 % seulement trouvent leur travail « formidable ». Enfin, 59 % ont le sentiment de ne pas être payé à leur juste valeur. Doit-on alors s’étonner, à la fin de l’enquête, des priorités des sondés dans la vie : 63 % privilégient la famille, 18 % les loisirs, et à peine 12 % le travail. Aujourd’hui, le « travailler plus pour gagner plus » ne fait plus recette, il ne recueille que 4 % des suffrages, contre plus de 51 % au « travailler autant pour autant d’argent, mais travailler ».
La rentabilité comme ennemi public n° 1
Que faire pour améliorer le travail aujourd’hui ? Et qui peut le faire ? Les salariés ne font confiance ni à leur employeur (4%), encore moins aux politiques (moins de 2 %), un peu plus aux syndicats (12 %) pour assurer leur bien-être. Mais près de 74 % ne comptent que sur eux-mêmes. Difficile quand « arrêter la course à la rentabilité » (24 %) est la revendication première. Si l’on ajoute les 19,4 % qui veulent « permettre aux gens de travailler mieux et tous », les 18,9 % qui désirent « faire du travail de qualité », les 16,1 % qui demandent de « rendre le travail plus humain », la demande d’un travail plus qualitatif frôle les 80 %. En face, 8,3 % disent qu’il faut augmenter les salaires. Nouvelle expression de ce paradoxe français, dont doivent s’emparer les organisations patronales, les syndicats et les politiques pour restaurer le dialogue social. Le travail sert à gagner sa vie, mais il est tellement plus. Ainsi, savez-vous que près de 25 % des sondés ont confié aux enquêteurs avoir eu des relations amoureuses au travail !
(1) Quel travail voulons-nous ? La grande enquête, Editions Les Arènes - 2011, 231 pages : Jan Krause, avec Dominique Meda, Patrick Légeron et Yves Schwartz, illustré par Muzo.
(2) Catégories socioprofessionnelles supérieures.
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